Fragmentations et «table à disséquer» (FR)

06 January 2011

© Copyright 2011 La Presse de Tunisie. Meysem Marrouki

Il s’appelle Nidhal Chamekh et c’est un jeune peintre tunisien de 25 ans. Installé en France, depuis deux ans, pour des études doctorales, voilà qu’il commence, déjà, à s’imposer dans la ville des lumières, Paris.
Après une série d’expositions dans plusieurs cités européennes, ses tableaux investissent les cimaises de la galerie parisienne «Gallery 34» (rue du Faubourg St-Honoré). Il y présente, jusqu’au 15 janvier 2011, avec un autre jeune peintre tunisien, Mehdi Bouanani, l’exposition «Truismes». Partageant avec Mehdi sa passion pour le dessin et la peinture, ils collaborent ensemble depuis 2008, et rejoignent le collectif Art & Fusion où ils sont dans le même atelier. Art et fusion est un partenariat, né de la rencontre entre l’artiste tunisien Mehdi Bouanani et Julie Seurat, une passionnée d’art issue du monde de la finance. Leur ambition est de produire et de promouvoir de jeunes artistes. Ils sont très vite rejoints par Nidhal Chamekh. Leur objectif est de dénicher les talents de demain et de les accompagner dans leur production, en mettant à leur disposition un lieu de travail, ainsi que du matériel, si nécessaire. Ils œuvrent également dans la promotion de leurs travaux en participant à des salons et à des expositions.

Un parcours prometteur

Depuis son jeune âge, Nidhal Chamekh a bien manifesté sa passion pour le dessin. A quatre ans déjà, il tenait un petit carnet où il griffonnait des croquis et des caricatures de ses copains de jeu. Ainsi, très vite, son père, artiste-peintre amateur, découvre le talent précoce de l’enfant et l’encourage à poursuivre dans cette voie qui le lui semblait vouée. Et c’est à l’âge de 12 ans que l’écolier expose ses premières œuvres à Dubaï et décroche un prix, annonciateur d’une carrière qui se profilait déjà en filigrane.
Les quartiers populaires de Tunis où il grandit et ses conditions sociales et économiques vont très vite avoir de l’impact sur son art, alors naissant. Son père l’initie très vite à une pensée alternative et progressiste qui lui permettra de voir le monde avec des yeux sensibles à la beauté chaotique des quartiers et à la misère environnante.

En 2004, il obtient avec succès un baccalauréat scientifique et choisit de rejoindre l’Institut Supérieur des Beaux-arts de Tunis, s’inscrit en première année d’arts plastiques et se spécialise en peinture. Il brille parmi ses collègues et termine major de sa promotion au bout des quatre années de son parcours universitaire en Tunisie.
Durant ses études, il participe à plusieurs expositions collectives, notamment au Printemps des arts de Tunis en 2007, à la galerie le Damier avec l’exposition «Epreuve par 9» en 2008. L’obtention avec brio du diplôme de maîtrise en arts plastiques, spécialité peinture, lui ouvre les portes de la Sorbonne, grâce à une bourse de mérite. Actuellement, et parallèlement à ses études doctorales, il poursuit un cursus à l’école des Beaux-arts de Paris.

Sensibilité, intelligence et acuité du trait

«Le travail de Nidhal s’appuie sur la fragmentation du sujet et de sa réalité pour faire entrevoir un monde-réseau, insaisissable par l’homme dans son appréhension figée du quotidien et des images qui l’habitent. C’est à travers cette fragmentation à la manière que l’artiste nous entraîne dans un univers conciliant l’humain et la machine, nous laissant libre dans notre interprétation», dit notamment l’un de ses encadreurs.

La série «truisme» reflète bien cette dualité humain/automate, ce devenir pictural machine de l’homme…Ce sont ces connexions et ces réseaux faits de traits de crayon veineux tremblotants ou encore de câblage et acier froid et rigide… ces «Corps crane et amortisseur», ce «nu, machine et bougie sur fond orange» que révèlent les titres des tableaux de Chamekh. «Il ne suffit pas d’unifier le sujet sous la coupe de l’identité mais plutôt de le former dans son devenir. Un devenir qui porte le corps dans des extensions machiniques, temporelles et spatiales , tels des réseaux veineux et cérébraux. Ainsi, le corps peint se définit moins par son identité physique, géographique ou culturelle que par les agencements et les connexions dans lesquels il entre», explique l’artiste.
Re-garder, re-voir, fragmenter l’espace et le temps au rythme de l’éclatement de la matière qui s’éparpille et revêt différentes formes: coups de crayon, touches et écoulement de peinture, griffonnage, collage. Chaque processus est autonome mais se soumet aux exigences de l’ensemble. Dans son tableau «corps crane et amortisseur» (par exemple), une couche de peinture aqueuse semble comme s’assécher par moment, se vider de son eau absorbée par le tissage d’un crayon ou par le papier collé. Dans sa démarche, les techniques, quoique disparates et hétéroclites, s’enchevêtrent, s’entrelacent, se donnant la main pour une marche commune…
Nidhal Chamekh est bon technicien et de longues heures de pratique se décèlent sous les fibres de ses toiles. Mais il n’est pas que cela…Sa technique subtile et intelligente gère une relation étroite entre forme et fond qui se confondent et dialoguent continuellement. «Il manie les académismes et les interventions brutes comme il fait dialoguer entre elles les formes mécaniques et vivantes. Tout est ici question de contraires, d’opposition froid/chaud, vivant/stoïque, traditionnel/novateur. Et pourtant, son œuvre donne le sentiment d’une profonde unicité», lit-on (en France) au sujet de son travail. On lit également, selon un critique. «Dans son œuvre, le passé et l’avenir s’entrelacent, copulent même pour donner forme à son propre concept. Le corps féminin, au centre de chaque composition, affirme cette idée de naissance. Ce corps, dont les volumes sont clairement suggérés, reste pourtant terriblement sec et dur, par la rigueur des traits. En somme, il est une matrice à l’orée du vivant et du figé». Lui, c’est dans ces termes qu’il en parle :«J’essaye à travers ma recherche plastique de problématiser l’évidence que l’individu vit harmonieusement l’unité de ce monde pour expliquer au contraire la «fragmentarité» de l’individu et du monde et l’extériorité de leurs relations. Mon travail n’a pas d’objet ni de sujet, mais seulement le travail des relations aléatoires qui s’avoue mais demeure non résumable, étant donné que les langages expriment «ce qui est» et ayant déjà un sens. Cela rend le travail plastique vain et inutile. Il n’est là que pour exprimer sa lacune et son impossibilité. Ma peinture est le résultat d’un projet plastique se heurtant à son impossibilité réelle et ne pouvant se former que comme ce qui manque…».
A 25 ans , Nidhal Chamekh semble s ’être bien lancé et a sûrement encore beaucoup à dire… à montrer. En attendant de pouvoir contempler de plus près , en Tunisie, ses «lieux communs » ou «truismes» à l’allure de vénus-automates, souhaitons-lui une bonne continuation!

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