Nidhal Chamekh, artiste plasticien: «Mes dessins évoluent par accident» (FR)

13 January 2014

© Copyright 2014 La Presse de Tunisie. Meysem Marrouki

Un sourire timide, contrastant avec le regard vif et acéré du grand observateur qu’il est. Lui c’est Nidhal Chamekh, un artiste plasticien, né en 1985, qui vit et travaille entre Paris et Tunis. Une maîtrise décrochée aux Beaux-Arts de Tunis avec une bourse de mérite lui ouvre, en 2008, les portes des écoles de Paris. Il effectue actuellement sa recherche doctorale à la Sorbonne. Les quartiers populaires de Tunis qui ont guidé ses premiers pas, l’engagement militant de sa famille et la longue persécution des siens ont profondément nourri son art. La pratique artistique de N. Chamekh est en évolution continue alliant aussi bien le dessin, la peinture et le collage et commence à emprunter d’autres sentiers à l’instar de l’installation et la vidéo. Certaines cimaises tunisiennes et autres espaces ont abrité ses travaux. Il a, également, pris part à des événements sous d’autres cieux; en France surtout, où il est représenté par la galerie parisienne Talmart. Nidhal archive, décortique, dissèque à la manière du dessin scientifique l’histoire contemporaine, recueille des bouts de réalités pour accoucher, dans une fragilité violente, un constat visuel mêlant différents vécus. C’est avec beaucoup de sincérité qu’il nous parle de ses bouts de réalités. Entretien

Le dessin est déterminant dans vos travaux. Comment naît votre oeuvre ?
Mon travail se construit généralement par montage d’images. Il n’y a pas d’interprétation, mais plutôt un processus de choix, de reproduction et de distribution. Je pense que mes dessins évoluent par accident, sans une logique préétablie qui soude une forme à une autre. Le dessin permet en effet ce procédé de transfert, de montage et de remontage du réel. Il répond aussi à une double concentration de l’urgence : celle de vouloir «dire» ou plutôt «d’exposer» au moment de la chute du mot et de la voix… Walter Benjamin remarquait déjà que les gens revenaient muets du champ de bataille. Mais aussi l’urgence de l’empreinte à vif. Le dessin se veut ainsi un constat au plus proche de la réalité. Je pense qu’à la différence de la photographie, il permet surtout de réduire au maximum l’écart entre l’observation et le moment de création…c’est l’outil de saisie par excellence.

Parlez-nous de vos fameuses figures et de cette envie de disséquer le réel ?
Je dirai même que c’est un besoin . Un besoin de cerner le réel, d’isoler ses choses et de le voir comme un tout uni…c’est un besoin naturel commun à tous les humains, je pense. Mais on est rapidement déçu, extrêmement déçu et on finit par faire notre deuil pour paraphraser encore W. Benjamin. Ces dissections, classifications et autres procédés sont, je crois, la résonnance de cette déception et l’éternelle relance d’une interrogation : comment faire pour saisir ce qui nous entoure ? Il y a, par conséquent, une pauvreté ontologique du réel, un éclatement et un inachèvement cruels à ne pas ignorer et ce sont bien «les déficiences» du dessin, pour revenir à cette pratique, qui me permettent d’expérimenter ces champs. Le croquis et le dessin sont à la pratique plastique ce que la note est au texte. C’est une forme d’incertitude où l’on ne sait plus « où l’on en est ». C’est une connaissance par le trait, elle rejoint en cela les modèles classiques des connaissances basés sur l’observation, sur les planches d’études et les carnets de notes. Il y a certainement donc une fascination de ces modèles dans mon travail : ces esprits portés sur la contemplation, le déchiffrement des systèmes, l’expérimentation et l’observation, ce goût pour l’énumération, la mise en liste, l’étude visuelle, la prise de note, enfin pour la dissection.

En Tunisie on vous a surtout remarqué grâce aux expositions de groupe «Politiques»? Qu’en est-il du groupe?
Oui, en effet, «Politiques» était pour nous tous le seul lieu de liberté où nous pouvions créer, partager. On voulait surtout proposer d’autres formes esthétiques par le seul biais de nos forces…et ça m’a directement plu. Les membres du groupe se sont réunis autour d’un certain nombre d’idées et dans des circonstances bien précises. Aujourd’hui les circonstances ont changé et c’est, donc, naturel que le groupe n’ait plus raison d’être ou doit peut-être trouver d’autres chemins à explorer…

Est-il évident pour un jeune artiste tunisien d’évoluer à Paris?
Oui et non…Il y a, bien sûr, des circonstances plus favorables à la création à Paris, ne serait-ce qu’en terme d’observation. Je crois qu’il est primordial d’observer les grandes oeuvres de l’Histoire de l’Art et de regarder en face l’héritage de l’Art…même si cela n’en constitue qu’une
infime partie. En termes d’exposition, les conditions sont difficiles pour tout le monde, la plupart des jeunes artistes ont du mal à trouver des galeries parisiennes, ils ne prennent pas de risque vu les coûts faramineux du loyer, de la communication et autres frais…Je crois qu’il y a aussi une certaine politique culturelle générale excluant des formes et des genres et favorisant d’autres. Il est aussi clair qu’on est souvent confronté à des préjugés ou de fausses attentes du genre exotique-contemporaines liées, surtout, au «printemps arabe».

Comment y est reçu votre travail? Parlez-nous de vos années parisiennes?
Souvent bien reçu. Cela vient, je pense, du fait qu’il ouvre plutôt des questionnements et permet un libre jeu d’interprétation qu’une intention rigide…je donne aussi beaucoup d’importance aux interprétations des autres et à leurs remarques. Mes années à Paris suivent le même parcours que tout autre jeune étranger…beaucoup de belles rencontres, des découvertes, des déceptions et des difficultés aussi, mais cela m’importe peu.

Vous avez exposé souvent à l’étranger et, en Tunisie avez-vous été assez visible? Pas beaucoup mais c’est un choix personnel. C’est une prise de position, j’ose dire, mais cela pourrait changer avec le temps. Il faut dire aussi que je ne connais pas assez bien le «milieu de l’art» en Tunisie, je ne le fréquente que rarement..Moi je viens d’ailleurs…

Qu’est- ce que l’acte d’exposer pour vous?
C’est le cheminement naturel du processus de création. Toute création doit être montrée, ne serait-ce qu’à un nombre restreint de personnes. L’être humain depuis la nuit des temps, à ce que je connais, a créé pour exposer son regard, ses sensations, ses peurs… Faire signe dans ce monde, pour et avec les autres. Sans cela il est amputé de sa part d’humanité. C’est pour cela que je méprise le statut de «créateur chez soi», il y a un certain confort et une sorte d’égoïsme involontaire.

Si vous devez juger l’état des lieux des espaces d’art et autres galeries en Tunisie, que diriez-vous ?
De mieux en mieux mais un manque intellectuel et donc de prise de position (culturelle, esthétique ou politique) tire toujours vers l’arrière.
3 ans de révolution…
Il en faut, peut-être, plus pour déconstruire un appareil dictatorial, de l’Etat jusqu’à la morale en passant par les franges intellectuelles et autres «petits bourgeois». Je crois en l’avenir. Les damnés n’ont, de toute façon, pas le choix: la liberté ou la guerre sociale…

Quels sont vos projets futurs?
De nouvelles séries de dessins plus intimes et fragiles…il y a d’autres idées d’installations et de vidéos..Le tout est en cours d’étude. Je suis en période de tâtonnement, de remise en question aussi. Je n’ai jamais pu concevoir mes «projets» par avance, à l’image d’une société de production. J’avance au gré des expériences et du possible.

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