Nicène Kossentini, poétique de l’éphémère par Christine Buci-Glucksmann I Art Absolument (FR)

26 September 2014 - 28 December 2014

© Copyright  2014  Art Absolument

Vous êtes à la Galerie Selma Feriani de Sidi Bou Saïd et vous parcourez cet envol et cette traversée des espaces infinis, au risque de la chute, que Nicène Kossentini explore dans : L’envol du papillon ou le mythe d’Icare revisité. Car ce papillon blanc si fragile fut d’abord celui d’une rencontre. Il pénètre dans sa loggia, s’y installe, volète partout, puis un jour il disparaît et elle le retrouve à terre, mort, les ailes repliées. Signe de pensée et d’image, ce papillon deviendra une allégorie de l’art au sens de Walter Benjamin : « une agitation figée ». Si bien que toute cette poétique de l’éphémère construite à travers les différents médias : photographies, vidéos et sculpture, réalise la beauté comme un rêve d’envol (1).

Car quitter la terre, s’envoler vers l’infini, quitte à en mourir, est un des rêves les plus anciens de l’humanité. Celui d’Icare et de son mythe, qui de Bruegel à Matisse n’a cessé d’inspirer les artistes. On connaît le récit qu’en fait Ovide dans les Métamorphoses. Icare fils de Dédale, fou de liberté, désobéit à son père et brûle ses ailes de plumes et de cire au contact du soleil. Il chute et meurt, noyé dans la mer. Dès lors, réinterpréter l’envol du papillon, c’est retrouver sa force mythique et ce qui la fonde, une histoire du regard. Regard vers le haut, regard de traversée, ou regard plongeant vers le bas : trois regards constitutifs de ce que j’avais appelé «l’œil icarien» si présent dans tout le travail de Nicène Kossentini et mis en valeur dans l’installation toute en transparence de la galerie.

 Envol

Saisir par un regard en contre-plongée le ciel, véritable métaphore de cet instant de grâce infinitésimal où le papillon s’envole, tel est le premier défi de l’art aérien de Nicène Kossentini. Car pour créer un tel espace ouvert et infini, il faut capter ce seuil insaisissable entre immobilité et mobilité, inerte et vivant. Liberté de l’apesanteur qui permet de voir au delà des apparences, dans la modulation la plus fragile du temps : l’éphémère. Car le papillon comme l’oiseau et toutes les créatures ailées, est un des motifs centraux de l’envolée, thème religieux (les anges) ou mythique (Icare). Et cette aspiration de liberté et de transgression des enracinements terrestres se retrouve dans toutes les cultures. Le léger, le suspens, le fugitif et l’invisible du visible : les papillons des photos et les vidéos sont hantés par un regard méditatif et cosmique, où le ciel est vidé de toute substance. Dans la vidéo Agitation figée, Icare est comme une trace dans le sable, pris dans le flux et le reflux des vagues et dans cet or d’un sable éclairé par le soleil où il se brûla les ailes.

A la grille moderne d’un espace géométrique strié, Nicène Kossentini oppose alors « l’espace lisse » de l’errance et du nomadisme. Espace d’une matière fluide avec ses valeurs rythmiques, ses rapports tactiles et ses variations continues, où un être aussi imperceptible que le papillon semble se perdre dans le ciel nuageux et cotonneux des photographies de la série Envol. Comme si la matérialité des œuvres devenait elle-même immatérielle. Car «l’espace lisse est constitué par l’angle minimal qui dévie de la verticale» comme l’écrivaient Deleuze et Guattari dans Mille Plateaux. Un simple écart qui engendre le volètement du papillon et son paysage. Mandhar en arabe ne signifie-t-il pas paysage et ne dérive-t-il pas de nadhara, regarder ? Du paysage comme regard, un regard icarien.

Soit The City in the Sky, la série de sept photos issues d’un séjour au Bahrein dans une sorte d’Orient de l’Orient. Car ce pays était pour Nicène Kossentini celui des Mille et Une Nuits, l’espace narratif et rêvé des Tapis volants, ces autres papillons. Des photos carrées et dédoublées : un ciel en haut et en bas, divisé par une ligne d’horizon flottante. Un véritable espace mental coupé par le très loin de l’horizon : maisons blanches, baigneurs ou ville miniaturisée avec ses gratte-ciels. Le Bahrein d’un rêve accompli et métamorphosé dans une poétique du détail et du vide. Désormais, le ciel a tout envahi, faisant écho à ce mot arabe que j’ai si souvent commenté : Aïn, l’œil, la source et l’essence. Car ce ciel imaginaire est aussi celui des traces et des souvenirs, comme s’il fallait un écart, une distance et un ailleurs, pour faire ressurgir un autre voyage plus intime et plus figural, celui d’un inconscient. sans âge.

Traversées du temps

Et c’est, Boujmal, cet œil infantile de la mémoire retrouvée, ce chemin qui conduit vers l’étang de Boujmal, près de Sfax, où le grand-père conduisait sa petite-fille. Un étang devenu cristallin comme un miroir par l’assèchement de l’eau salée avec ses traces multiples. Divisant les photographies comme un faux horizon, la puissance de la lettre, de fausses lettres arabes travaillées à l’ordinateur, est là comme un texte effacé. Celui des Odes préislamiques, avec leurs imaginaires croisés : la ruine, la mémoire de l’aimée et le désert. Car elles « cristallisent les échanges entre plusieurs codes » et opèrent la jonction des extrêmes entre la nature et l’artifice, le temps heureux et celui des désastres comme le montre Jacques Berque (2). Dans Boujmal, on retrouve ce temps autre, un « hors temps », qui coupe et scande l’épiphanie des visages et leurs multiples traces.

Tout aussi éphémère, le papillon est alors un traversant aérien, et même par sa légèreté symbolique un traversant aérien qui suscite toutes les narrations possibles. Car il y a bien un côté Shéhérazade dans tous ces travaux, qui culminent dans l’installation de Francfort Frai et Varech réalisée à Alger en 2012. Des femmes et des hommes algériens rencontrés le plus souvent dans la rue racontent leur vie souvent mutilée par l’exil, la misère ou la guerre avec toutes ses atrocités. Des récits traces, des fragments éparpillés longtemps silencieux et invisibles très loin de la « grande histoire », qui apparaissent soudain dans le battement d’ailes des mots qui défilent avec leurs images sonores. Une œuvre émouvante, une anamnèse en quête d’origines lointaines, à Constantine, dans une mémoire-récit plurielle, qui fera l’objet d’une exposition urbaine à Alger (Histoires en cinq haltes, novembre 2014).

Shéhérazade donc qui, comme Icare défie la mort, dans un entre-deux narratif, qui est aussi celui du visible et du tactile, de la lettre et de l’image avec leurs liens énigmatiques. Peut-être la présence figurative, voire calligraphique, de cette langue arabe au-delà du sens, qui ne cesse d’apparaître et de disparaître, dans l’émerveillement enfantin.

Une chute cristalline

Dans la galerie de Sidi Bou Saïd, de la terrasse du patio, la vue plonge vers un immense papillon cristallin. Mais vue d’en bas, cette sculpture à l’échelle humaine est comme une mort sublimée. Car toute chute est ambiguë. A preuve, les chutes de Saint-Marc des tableaux du Tintoret à Venise. Le corps à l’envers, tombant du ciel, auréolé de lumière, Saint Marc sauve un esclave. Une chute vers le haut, comme on le disait à l’époque baroque. Et tel est bien ce papillon mort avec toutes ses transparences et son « régime cristallin » où s’opère « la coalescence d’une l’image actuelle et son image virtuelle » (Deleuze).

Les ailes repliées et plissées de lumière dans un maintenant éternel silencieux et apaisé, le papillon à travers son trajet artistique est devenu une véritable allégorie de l’art et de l’humanité. Au point que dans « cette image de l‘inquiétude pétrifiée…les songes d’une époque s’immobilisent » comme l’écrit Benjamin. Aussi, dans ce figement figuratif et abstrait, le papillon nous renvoie à notre époque, où la légèreté des flux peut cacher la violence, et la beauté devenir une Vanité moderne comme celles de Warhol, Richter ou Cindy Sherman. Car c’est précisément dans le cristal, fût-il de résine synthétique, que l’on peut voir le temps entre ses cassures, ses clivages et toutes ses situations optiques. Un temps éphémère que le XVIIe siècle recherchait dans la mise en scène des objets propres aux Vanités : miroirs, globes et surfaces réfléchissantes. Plus indifférentes, plus inorganiques ou plus cristallines, les Vanités contemporaines relèvent d’une même « ontologie du rien « (Marin). Une entrevision fluide qui pénètre ici dans les interstices et les nervures du papillon, avec leur géologie conceptuelle stratifiée, leur architecture de passages et leurs reflets coupants, véritables lames du temps.

D’ou l’effet de cette sculpture : une présence aussi lumineuse que spectrale dans toute l’irisation de ses plis. Alors, dans sa fixité même, tous les affects fusionnent : l’intime et l’étrange, la beauté et son ombre, le visible et l’invisible, la vie et la mort. Le rêve du papillon fut bien celui d’un voyage dans l’art et dans l’immanence du monde, nourri de ce que Massignon appelait « l’impermanence du visible » propre à l’Orient. Un envol, une traversée et la chute d’une mort sublimée : trois tempi de la vision dans un voyage d’une beauté aussi précaire que la vie. L’art aérien et icarien de Nicène Kossentini et son esthétique du suspens, nous entraînent alors dans une contemplation sans fin, là

« Où nul chemin n’était tracé

          nous avons volé.

          L’arc en notre esprit est encore marqué ». Rilke

1) Version courte et modifiée du long texte du livre de Nicène Kossentini L’envol du papillon ou le mythe d’Icare revisité à paraître en novembre 2014.

Cf. nos livres L’oeil cartographique de l’art (Galilée, 1996) et Esthétique de l’éphémère (Galilée, 2003).

2) Les dix grandes Odes arabes de l’Ante-Islam, Préface et traduction de Jacques Berque, Sindbad, 1979.

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