Rencontre avec Nidhal Chamekh I Institut du Monde Arabe (Fr)

03 May 2015

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Nidhal Chamekh

Né le 29/12/1985

à Dahmani (Tunisie)

Vit et travaille entre Paris et Tunis

Artiste plasticien

14.04.2015, 18h : A quelques semaines de la 56ème Biennale Internationale d’art contemporain de Venise et du salon d’art contemporain africain 1:54 à New York –manifestations auxquelles il participera–, Nidhal Chamekh, artiste plasticien et peintre de formation, nous a donné rendez-vous dans son atelier parisien pour définir l’impact de sa ville d’adoption, Paris, et ses rêves dans sa pratique artistique et son quotidien ; son amour pour l’origine des choses et leurs transmissions… Rencontre.

Qu’est-ce qui t’a poussé à prendre une feuille et un crayon pour la toute première fois ?

J’ai grandi dans une famille où l’éducation prenait une place considérable. Des parents enseignants de technologie et de langue arabe, j’ai baigné dans un monde à la fois scientifique et littéraire avec un fort héritage politique et culturel. Initié au dessin par mon père, j’ai par la suite intégré l’école des Beaux-arts de Tunis et suivi par la suite des études supérieures à l’université de Paris 1. Mes recherches questionnent l’aspect fragmentaire du langage plastique. La pratique artistique est pour moi un besoin vital, inexprimable comparé à d’autres formes d’expression telles que la parole ou l’écriture. Il s’agit à chaque fois de réactiver la même question : Comment exprimer cet insaisissable qu’est la réalité ? Ainsi, à mon sens, le seul devoir d’un artiste est de créer de nouvelles formes capables de rendre compte du monde qui nous entoure et ainsi le dépasser. Sa tâche est d’autant plus difficile qu’il est amené à travailler avec des éléments existants.

Comment exprimes-tu cette notion de « langage fragmentaire » à travers tes travaux artistiques ?

Il s’agit plutôt d’un procédé de création. Ma pratique est fragmentaire et ne peut être qu’affirmée comme telle. Je pense que c’est le cas de toute une partie de l’art moderne et contemporain. L’intention, dans sa diversité, ne vient donc pas poser des directives, mais plutôt appuyer et affirmer cet éclatement de l’expression plastique.

Depuis l’exposition « Dégagements, la Tunisie un an après » de 2012 à l’Institut du monde arabe, quel a été ton quotidien ?

Cette exposition s’est tenue un an après le soulèvement du peuple tunisien, un événement qui a constitué une rupture dans mon travail. C’est à partir de cette exposition que j’ai débuté une nouvelle recherche.

C’est-à-dire ?

Durant toute l’année 2011 je n’ai pu créer de nouveaux travaux. L’appel de la rue était à mon sens plus important, de plus, j’étais démuni devant l’ampleur et la puissance d’un soulèvement. Il m’a fallu du temps pour composer avec tous ces éléments encore inconnus pour moi. L’invitation des deux commissaires de cette exposition à montrer un travail inédit m’a permis de démarrer une nouvelle recherche plastique.

Quels sont tes projets actuels et futurs ?

Il y a en premier lieu l’exposition internationale de la Biennale de Venise. La série “De quoi rêvent les martyrs” y sera exposée dans sa totalité et cela pour la première fois. Je montrerai aussi une installation inédite. Il s’agit d’une grande maquette architecturale imprimée en 3D. Nous travaillons sur ce projet avec la designer Julie Grandin depuis presque six mois. Il y aura ensuite des présentations au 1:54 African Art Fair à New York puis à Londres ainsi qu’ABC Berlin en septembre. D’autres projets en cours auxquels j’aimerais donner le temps nécessaire…

Ce sera la première fois dans l’histoire de la biennale de Venise depuis sa création qu’un artiste tunisien est invité à exposer dans le prestigieux pavillon de l’Arsenal. Tes impressions ?

L’événement est d’envergure certes mais l’importance est surtout de confronter son travail à un grand nombre de regardeurs. C’est aussi l’occasion d’examiner la cohérence de ma pratique face à un événement spectaculaire.

Un petit mot sur les attentats de Paris et du musée du Bardo…

J’étais à Tunis pour ces deux événements tragiques. La question est délicate à traiter car la brutalité d’un tel événement révèle la fragilité ou l’artificialité des liens sociaux ainsi que l’absence effective d’une solidarité qui fait d’une société son propre gardien de paix et non une masse soumise aux lois répressives sous les prétextes sécuritaires.

Les actes meurtriers au musée du Bardo s’inscrivent dans le même contexte global. Ce n’était pas attendu certes, encore moins au cœur de la capitale. Mais cela montre encore une fois le détournement, l’exclusion des responsables politiques et médiatiques des questions effectives concernant le vivre ensemble des peuples. Ceci, comme la paix, est inhérent aux deux questions de la justice et de la solidarité sociale…L’une ne peut se réaliser sans l’autre.

Malheureusement l’art du « vivre ensemble » n’est pas encore au rendez-vous en Europe comme au Maghreb et ailleurs… Tu vis entre Paris et Tunis depuis 2008, quels sont les avantages de travailler dans une capitale européenne telle que Paris pour un artiste ?

Paris est un grand musée et l’accès à la culture reste facile, cela est indispensable pour un artiste. Avoir la possibilité de regarder des œuvres et parcourir une grande partie de histoire de l’art et de l’humanité par les œuvres n’a pas d’égal. Il est vrai que les concepts de rupture et d’originalité dominent la scène contemporaine depuis des années mais je crois qu’il existe aussi une continuité de l’histoire qui traverse l’art et les artistes, les ancêtres et les contemporains, enfin toute une communauté qui vit et perpétue cette pratique qu’est l’art. La ville de Paris m’inspire, rythmée par une certaine frénésie et un élan mélancolique. Cela correspond bien à mon attitude et mon tempérament et me pousse à faire des choix toujours différents. Je n’ai pourtant pas de vrai attachement au sol. Je pourrais à tout moment envisager de partir ailleurs ; je peux réduire ma vie dans une valise.

…Et les inconvénients ?

L’accès aux espaces de travail, aux ateliers et autres lieux. Les conditions matérielles restent inaccessibles à la majorité des jeunes artistes. Aussi, l’institution culturelle en France est très bureaucratique, tout est filtré et dirigé et cela fait que des artistes accèdent à une vie artistique professionnelle et d’autres en sont exclus. Cela dit, les contraintes quelque part permettent une évolution de la pratique ; sans contraintes, on n’avancerait pas.

Tu participes donc à l’exposition « Tous les Futures du Monde » dont le commissariat a été confié à Okwui Enwezor, à la Biennale de Venise… De quoi rêve Nidhal Chamekh aujourd’hui ?

Rêver est le début de tout travail réalisable, je passe donc de long moments à rêver. Je me projette beaucoup dans le futur à venir, j’essaie de visualiser des travaux, leurs modes de fabrication, les étapes à concevoir, les détails… Dans la pratique, la main est la projection des scènes rêvées ou imaginées qui se bousculent dans des étapes de travail différentes, c’est un outil au même plan que tout autre. Je ne suis pas très communicatif, le dialogue avec autrui est souvent augmenté dans mon esprit.

Que dirais-tu de la création d’un centre culturel tunisien en France ?

S’il est indépendant des institutions publiques et en rupture avec les politiques post colonialistes, cela peut être intéressant pour les deux peuples.

Si tu avais la possibilité de voyager dans le temps, où irais-tu ?

Je souhaiterais revoir et revivre le soulèvement tunisien pendant ces débuts. C’était tellement rapide et inattendu et d’une grande complexité … Autrement la Renaissance et pouvoir rencontrer des artistes de cette époque.

Une pensée que tu voudrais partager dans cet entretien ?

Des étudiants sont mobilisés et une partie est en grève de la faim dans le sud de la Tunisie, à Gabès plus précisément. On n’en parle pas et leur mobilisation est étouffée alors que les demandes sont légitimes…La situation des grévistes devient critique.

Pour plus d’informations : http://www.nidhal-chamekh.com

Représenté par la galerie Primo Marella Gallery et Selma Feriani Gallery

Propos recueillis par Alexandra S. Jupillat

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