Malek Gnaoui, étonnant céramiste

28 May 2015

© Copyright 2015 inkyfada.  Rim Ben Fraj

 

Etre confronté pour la première fois aux oeuvres de Malek Gnaoui c’est d’abord s’interroger sur le lieu : atelier de création ou boucherie surréaliste ? Le spectacle qui s’offre aux visiteurs est inattendu, bizarre, surprenant. Le regard passe de séries de merguez, à des carcasses de moutons ou encore des abats, minutieusement réalisés en céramique. Le tout est accompagné d’une odeur inattendue. On aurait presque envie de l’appeler « Odeur d’abattoir n° 5 ». Il faut savoir que Malek Gnaoui produit un parfum, étiqueté « 0464 », accompagnement olfactif de la découverte visuelle. Alors qu’il préparait une nouvelle exposition il nous a reçu dans son atelier.
Affairé à préparer les moules en forme de mouton et de merguez, Malek Gnaoui reçoit, en tenue de travail. Son atelier ferait presque penser à une boucherie. D’un caractère calme et discret, il faut prendre le temps de discuter avec lui pour découvrir le travail du jeune homme à la large carrure.
« Pour créer toute une mise en scène dans mes installations, j’utilise mes connaissances en matière d’audiovisuel, qui viennent de ma formation en cinéma, car je trouve que la céramique doit sortir de la poterie et les œuvres classiques. C’est ce mélange qui en fait de l’art contemporain ! »

Un parcours spirituel

Aprés une formation à l’Ecole d’Art et de Décoration, qu’il finit en 2007, Malek quitte rapidement les voies académiques pour emprunter les sentiers aventureux de l’art contemporain. Sa rupture est en partie dûe à une rencontre avec le soufisme au cours d’une résidence au Centre des arts vivants de Radés, Sidi Kacem Jellizi, et une exposition de Pierre Soulage à la Cité des arts à Paris. Des moments qui ont bouleversé son esprit.
« Pour moi la céramique n’est pas une discipline, mais plutôt un outil ou une matière parmi d’autres que j’utilise pour exprimer mes idées. »

C’est lors du stage approfondi au Centre national de l’art céramique dans le mausolée de Sidi Kacem Jellizi, en 2007, que Malek se met à observer les fidèles offrant des moutons noirs en sacrifice aux saints, pour obtenir des bienfaits. Il développe alors une réflexion sur la symbolique attachée à ces actes. Il travaille depuis 2011 sur l’idée du sacrifice. Les thèmes principaux de son travail pourraient être : moutons noirs, couteaux, sacrifice, sang, abattoir, vie et mort.
Dans cette dualité vie-mort, d’autres éléments symboliques ont leur place, comme les chiffres et les couleurs.
« J’ai passé un certain temps à observer la vie dans des mausolées, c’était une expérience existentielle et spirituelle très forte pour moi, qui a enrichi mes recherches.»

Travailler les symboles

Pour Malek et les artistes avec lesquels il collabore, ces symboles viennent du monde dans lequel nous (sur)vivons : “un nord qui écrase le sud, des riches qui écrasent les pauvres, des Etats qui écrasent les citoyens, une banque mondiale qui impose aux gouvernements de faire des êtres humains des moutons noirs, bons pour l’abattoir.”
Si le message de ses œuvres ne semble pas avoir été reçu en Tunisie pour le moment, faute de place pour l’art contemporain, il a interpellé dans les hauts lieux du marché de l’art mondial que sont Londres, Paris et Dubaï. Mais Malek attend avec impatience de s’attaquer à New-York et Tokyo.
Depuis 2011 le travail de Malek se construit autour du concept du Black Sheep, le mouton noir. Les versions précédentes du projet contiennent toutes une série de chiffres qui sont une référence à l’état civil de l’artiste, de ses amis et de sa famille. Des numéros récupérés sur des certificats de naissance ou des cartes d’identité…
« Les chiffres qui se trouvent dans nos actes de naissance, selon la loi c’est notre identité. Ils nous suivent qui toute notre vie et ne changent qu’à notre mort. »

Aprés une longue recherche, Malek s’est mis a travailler le projet qu’il a construit en trois étapes.
Il a d’abord commencé avec le mouton noir, symbole de sacrifice ou métaphore du citoyen sacrifié. Dans l’exposition, Abattoir, il a créé un auto-portrait où il est lui-même un mouton. Il interprète ainsi l’image de l’homme subissant le sort des moutons : standardisés, marchandisés et consommés.
Puis il s’est focalisé sur l’outil de sacrifice : le couteau dans toutes ses dimensions. Dans l’exposition Have a knife day le spectateur est face à une installation qui comprend 365 couteaux blancs et séduisants, exposés sous une lumiére rouge clignotante. Le jeu entre la lumiére et les couleurs déssine l’attractivité de la mort. Le couteau, cet outil de sacrifice, appelle les sacrifiés à une mort douce et tranquille.
Enfin, il mélange le symbolique et le réel et aborde le sujet de la société de consommation à travers plusieurs angles, dans sa dernière exposition Fabrica 0464. On trouve comme exemple une série de 33 merguez qui représentent le chapelet religieux. La religion devient alors un produit introduit dans le marché de la consommation.
Avec Fabrica 0464 qui commence ce vendredi 29 Mai 2015 à Selma Feriani Gallery à Sidi Bousaid et qui dure tout le mois de juin, Malek entame la dernière phase du projet du Black Sheep, pour ensuite passer à d’autres projets comme une série d’installations avec Dream City dans la Medina.
Les neufs oeuvres réalisées pour l’exposition comptent un grand nombre de pièces chacune. Elles sont toutes faites à la main. On ne trouve pas de défaut de fabrication ou de pièces déformées. En observant son oeuvre de près, la minutie de son travail de réalisation, sa patience, et sa ténacité sont tout de suite remarquée. « Un artiste doit faire attention aux moindres détails. Je ne pourrais jamais exposer un travail mal fait ou contenant le moindre défaut, même minime.»

Un travail d’artiste à temps plein

Si Malek attache autant d’importance au résultat présenté c’est parce que la céramique est son activité à temps plein. « Je fais en sorte que mon travail soit mon gagne-pain. Je me lève tous les jours, je viens à mon atelier je travaille. J’essaye surtout d’être organisé et c’est comme ça que ça doit se passer, à mon avis, l’art c’est pas du tout des caprices ou des moments d’inspiration fragmentés. Au contraire c’est un engagement, c’est un mode de vie. »
Au début de sa carrière Malek n’etait pas capable de vivre uniquement de son art, une situation qui l’a poussé à travailler encore plus, pour ne plus avoir à choisir.
La matière première que Malek utilise, l’argile blanche, n’est ni produite, ni vendue en Tunisie. Elle est importée d’Espagne, une difficulté pour l’artiste, qui vient s’ajouter à d’autres comme le manque d’espaces d’exposition professionnels, le manque de financement, l’absence de marché d’art ou encore la marginalisation du secteur artistique, surtout pour les plasticiens céramistes.
Et c’est sans compter sur l’absence de statut clair dans la société. La génération montante est aussi confrontée à la bureaucratie culturelle. Si bien qu’au final la scène artistique nationale ne laisse que peu de place à la jeunesse engagée dans la création artistique.
Malek souligne l’importance du travail de groupe qui permet de rendre le travail plus visible. Il explique que grâce au collectif Politiques, créé en 2011 avec d’autres artistes, il a pu commencer sa carrière avec de plus larges perspectives. Ainsi c’est via le collectif qu’il s’est vu ouvrir les portes de la scène artistique internationale.
« Il faut créer une chaîne solide pour soutenir l’artiste. En Tunisie nous avons besoin d’espace d’exposition, de soutien financier, de médiatisation, de revues, de critique d’art… tout cela n’existe presque pas dans le pays. »
Pour lui il faut que les artistes se mettent à travailler au sein d’une chaîne de solidarité où chaque personne prend en charge d’un volet, en allant de la réflexion à la commercialisation, afin que les individus se connaissent mieux et permettent à l’art contemporain tunisien d’être connu du public.
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