A coups de crayons, Massinissa Selmani désamorce la violence (Fr)

10 September 2015

© Copyright 2015 Le Monde. Roxana Azimi

Au téléphone, il n’en revient pas : un portrait, vraiment ? C’est que Massinissa Selmani, 35 ans, est de nature discrète. Sa participation à deux biennales d’art contemporain prestigieuses – à Venise, où il a décroché une mention spéciale du jury, et à partir du 10 septembre à Lyon –, pas plus que l’achat de six œuvres par le Centre Pompidou à Paris n’ont entamé sa modestie. Le jeune homme qu’on rencontre dans un café parisien est pudique à l’image de ses grêles dessins.

A priori rien ne destinait ce Kabyle né à Alger au soudain emballement dont il fait l’objet. Enfant, il avait certes rêvé de devenir artiste. Mais pour tranquilliser ses parents, il s’engage sans conviction dans des études d’informatique. Son diplôme en poche, il postule à l’école des beaux-arts de Tours, en France. Un vrai choc thermique !

Plus âgé que la moyenne des élèves, il ignore tout des codes de l’art occidental. « J’ai vu pour la première fois une exposition de Daniel Buren. Vous imaginez le décalage ? Je n’avais pas l’armature conceptuelle pour comprendre. Je ne savais pas ce que je faisais là. Les trois premiers mois, j’étais perdu. »

Il fait ses gammes, se professionnalise. L’isolement tourangeau lui permet d’expérimenter sans pression. S’il tâte d’abord de la peinture, c’est le dessin qui le démange. Quand il en parle, Massinissa Selmani est intarissable : « C’est léger, sans artifices, direct, bavard, c’est aussi une mise à distance… » Il s’intéresse d’abord au dessin de presse, puis aux photos publiées dans les journaux.

Il se rend compte que les mêmes clichés recadrés servent à illustrer différentes narrations. La piste est toute trouvée : il utilise des éléments photographiques qu’il transpose en dessins, dans des combinaisons à la fois plausibles et insolites. Il lui faut souvent plusieurs semaines pour mûrir ses agencements où priment l’ellipse et le hors-champ.

Le fonds est toujours tragique, tiré d’une scène d’accident ou de crime. Comme beaucoup de ses compatriotes, Massinissa Selmani connaît l’odeur du drame. « J’ai eu une enfance heureuse, couvée, mais pendant les années de plomb, on sentait qu’il se passait quelque chose, confie-t-il. Tout semblait paisible, mais l’arrière-fond était violent. Pendant cette période de terreur, il y avait beaucoup de blagues, comme un mécanisme de défense. »

N’attendez pas de lui qu’il traite de front du printemps arabe, du terrorisme ou des exactions de Daech. Il ne saurait résumer la complexité du monde d’un trait de crayon. En prélevant des fragments photographiques plutôt qu’une scène complète, en occultant systématiquement le contexte, Massinissa Selmani désamorce la violence pour mieux laisser sourdre l’absurdité. La grande réserve blanche qu’il ménage dans ses dessins traduit bien ce refus de l’évidence. Au spectateur de remplir le vide, d’y projeter malaise ou fantasmes.

Sa carrière, l’artiste la construit avec la même retenue. En 2011, il expose à la Biennale de Melle (Deux-Sèvres). La curatrice Catherine David, grande prêtresse de l’art du monde arabe, l’y remarque. Son nom commence à circuler, sotto voce. Trois ans plus tard, le curateur algérien Abdelkader Damani l’invite à la Biennale de Dakar au Sénégal.

Commissaire de la Biennale de Lyon, Ralph Rugoff l’a alors dans son viseur. Tout cela coule de source. Mais quand en novembre 2014 le curateur Okwui Enwezor le convie à la Biennale de Venise, l’artiste tombe des nues. « Venise, ça ne m’avait jamais traversé l’esprit », balbutie-t-il.

Le grand timide sort de sa musette un projet qu’il couvait depuis deux ans autour des 1000 villages socialistes en Algérie, un grand chantier urbanistique lancé par le président Boumédiène au début des années 1970. L’utopie moderniste n’aura guère résisté à l’épreuve de la durée.

Durer, voilà bien la préoccupation de Massinissa Selmani. Son angoisse ? Se répéter, lasser, décevoir. « Je ne laisse plus rien passer, plus un seul cadre qui ne me convient pas, explique-t-il. C’est normal : quand les gens vous font confiance, il faut le mériter. » Pas question d’épuiser le filon ni glisser vers la joliesse.

Depuis peu, il a agrandi ses formats et s’est lancé dans des films d’animation. C’est d’ailleurs une animation inspirée du roulis de l’actualité qu’il propose à la Biennale de Lyon. Les images projetées sur des cubes de papier calque sont évanescentes, un clou chassant l’autre. Lecteur assidu de la presse, Massinissa Selmani le sait bien : noyées dans la masse, les informations sont volatiles…

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