Peindre à rebours (Fr)

05 October 2013 - 09 November 2013

© Copyright 2013 Florence Journal d’art contemporain. Florence Macagno

Lina Ben Rejeb décompose l’idée de la peinture puis l’assemble matériellement dans l’espace de la galerie Florence Léoni où chaque œuvre devient le composant d’un tout, devenu le tableau.

La genèse de sa pratique, selon ses mots, est d’affranchir la peinture du cadre, la libérer du support, pour aller vers une pure expression des matériaux : « la réduction que j’opère est celle de l’élimination des constituants restants, le support et la matière (couche picturale) : une forme d’autopsie. »

De cette épure, reste la surface colorée, alpha et oméga de la peinture. Évacuant la question moderniste de la planéité objective du tableau, Lina Ben Rejeb en extrait l’essence avec ce qu’elle nomme les « peaux ». Cette appellation indique sans ambiguïté ce qu’elles sont, à savoir d’authentiques formes résiduelles de la peinture. Grâce à un procédé technique inspiré des méthodes de restauration d’art, l’artiste décolle la couche picturale de la toile et parvient à fixer l’agencement de pigments au cœur d’une membrane translucide. La peinture connait un nouvel état physique, encore inconnu.

Désormais libérée de son support, la peinture cesse d’avoir pour structure de base le châssis et la toile et existe pour elle-même. Les peaux, présentées à côté de leurs tableaux référents, fonctionnent comme de subtiles rappels de la véritable nature des objets qu’elles accompagnent, évacuant le mot et le proverbial cartel, dont la remise en question par l’artiste était déjà annoncé avec l’oeuvre juxtaposant le rose, le rouge et son référent.

Sous une autre variante, la surface prend avec « les socles » une autre dimension. L’intrusion de la couche picturale au sommet de ces socles amène à une reconsidération de la pratique devenue un genre plastique de l’assemblage. Contrairement à la définition originelle de William C. Seitz, il porte ici non pas sur des éléments issus de la nature ou l’industrie mais sur objets finis issus des beaux-arts ou plus précisément sur des éléments plastiques ayant gagné avec l’histoire leurs autonomies : le socle vis à vis de la sculpture qu’il porte et la couleur affranchie de son support. La liaison, “incestueuse”, entre deux classiques isolés aboutit à un objet construit attendant encore sa définition.

« Se rappeler qu’un tableau avant d’être un cheval de bataille, une femme nue, ou quelconque anecdote, est essentiellement une surface plane recouverte de couleurs en un certain ordre assemblées ». Lina Ben Rejeb met l’accent sur la conclusion de cette célèbre citation de Maurice Denis dont le premier segment de phrase a pu servir la cause de l’abstraction et le second l’art construit, dans une nouvelle perspective.

L’ordre de l’assemblage devient fondateur. Si les oeuvres et l’exposition dans son entier, portent certes sur une réduction a minima de la peinture, elles se révèlent surtout à rebours du processus de déconstruction du médium, tel qu’on le retrouve notamment dans son approche conceptuelle. L’artiste n’aboutit pas à une redéfinition de la peinture. Celle-ci est posée comme point de départ vers l’objet: énoncé de la peinture, réduction de la peinture a minima, autonomisation de la matière, rematérialisation de la peinture. L’ensemble apparait comme la réaffirmation d’un genre, d’une pratique artistique familière, la plus connue entre toutes. La mise en évidence de la démarche et de la fabrication devient sa qualité essentielle et connait dans “un certain ordre assemblées” un hommage dans la plus singulière simplicité.

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