Des soulèvements bien encadrés (FR)

24 October 2016

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D’abord, on se dit que c’est une exposition remarquable, avec un souffle, un lyrisme, un énorme travail de recherche. Georges Didi-Huberman a réalisé avec Soulèvements (au Jeu de Paume jusqu’au 15 janvier) une encyclopédie visuelle du geste du soulèvement dont la richesse et la complexité laisse pantois. L’affiche, une photographie de Gilles Caron, présente le ballet élégant de deux lanceurs de pierre, qui en appelle à l’émotion de quiconque a un jour manifesté.

Et le premier film est si emblématique du travail de montage et d’assemblage de Didi-Huberman qu’on croit d’abord que c’est une oeuvre de lui, une sorte de présentation de ce qui va suivre : des superpositions de silhouettes fantômes qui apparaissent et disparaissent, des figurants qui surgissent au premier plan puis s’effacent. En fait, ce n’est pas de lui, mais de la jeune Grecque Maria Kourkouta, un film produit pour l’occasion.

L’exposition s’organise en cinq volets, dont la beauté du titre est parfois plus intense que la cohérence du propos : Par éléments (déchaînés), Par gestes (intenses), Par mots (exclamés), Par conflits (embrasés), Par désirs (indestructibles), mais qui structurent la présentation du soulèvement, ces bras levés, ces slogans criés, ces affrontements. Certaines pièces sont plutôt documentaires et se réfèrent à tel ou tel soulèvement. D’autres sont davantage des évocations de l’idée de soulèvement, comme cette photographie de Man Ray, où du linge agité par le vent figure une sculpture vivante, un lever de drapeaux de révolte peut-être.

Les corps de ceux qui se soulèvent tiennent une grande place dans le propos du commissaire, leurs gestes, leur masse en mouvement, leurs bras levés, qui en deviennent répétitifs au point que parfois, ignorant le nom et l’origine du photographe, on n’est pas capable d’identifier de quelle révolte il s’agit là (mais, en général, les cartels explicatifs sont fort détaillés). Cette vidéo de Lorna Simpson montre 15 bouches, d’hommes et de femmes, 15 bouches fermées qui fredonnent : le titre, Easy to Remember, évoque une chanson de Rodgers & Hart, et la manière dont parfois un air oublié nous revient en mémoire. Mais l’origine afro-américaine de l’artiste (et peut-être des chanteurs) nous emmène plutôt vers le silence imposé aux esclaves, et leur résistance sans paroles (on pense alors à Grada Kilomba, absente de cette exposition).

Dans l’abondance des pièces présentées ici, la section des mots est assez bavarde, comme il se doit : slogans, affiches, journaux, …  Je n’en ai que plus apprécié cette pièce muette du Brésilien Artur Barrio, qui, sous la dictature militaire, présente ce simple livre de viande, de chair.

La section finale présente des œuvres plus contemporaines, et en particulier deux vidéos d’Estefania Penafiel Loaiza (l’autre production originale de cette exposition) autour du centre de rétention de Vincennes, lieu hors du monde, hors du droit, hors du regard : confrontée à cette invisibilité, l’artiste en filme les alentours en un long panoramique, renversant la vision. Son autre vidéo montre des images du centre sur une table lumineuse, sombres et indéchiffrables, mais apparaissant un bref instant dans le reflet sur sa paume ou dans le glissement sur la table. Une fois de plus, elle joue avec le visible et l’invisible, faisant apparaître ce qui est caché.

Une remarquable exposition, donc, qui joue à fond sur le pathos. Et alors on se pose des questions. D’abord sur les choix de tel ou tel soulèvement : justement parce qu’il ne pouvait pas représenter tous les soulèvements du monde de manière encyclopédique, il est important d’analyser les choix et les exclusions que le commissaire a fait. On retrouve alors une certaine marque de fabrique : l’histoire de France, Révolution et Commune, la guerre d’Espagne, le Chiapas (toujours très en vogue), les dictatures latino-américaines, tout ce qui touche le milieu intellectuel de gauche français. Et du coup, on voit les absences, criantes, et les choix implicites : à part Lorna Simpson, très peu de choses sur les Noirs américains, deux photographies, c’est tout. La Palestine : une vidéo remarquable de Taysir Batniji, son journal intime à Gaza, où certes le tranchoir du boucher introduit la violence de l’occupation, mais de manière si allusive que, excepté pour des initiés, le propos se dilue. Les printemps arabes : une vidéo très stylisée de Jasmina Metwaly. L’Afrique du Sud : il n’est question que de la guerre des Boers, rien sur l’apartheid. Le Sud est fort peu représenté, en dehors de l’Amérique latine. Quant aux migrants venant du Sud, on ne les voit qu’une fois arrivés chez nous : leur passage à la frontière grecque, ou leurs traces dans les arbres parisiens où ils déposent leurs maigres possessions.

Autre lacune flagrante, les luttes féministes : à part une installation de l’incontournable Annette Messager, la seule pièce (sauf erreur de ma part) évoquant les luttes féministes est un ensemble de quatre caricatures de Daumier se moquant des « divorceuses ». Didi-Huberman peut certes dire qu’il ne prend pas parti, qu’il ne fait pas d’exclusions, mais ses choix implicites sont révélateurs.

Le grand absent ici, outre les combats féministes, ce sont les luttes coloniales. Il n’est dès lors guère étonnant que Frantz Fanon, sans doute avec Debord le plus grand penseur du soulèvement, soit à peine évoqué par quelques photos de ses traces, de ses passages ici et là, rien de plus (photos, par ailleurs très bien, de Bruno Boudjelal).

En somme, on en vient à penser que la raison du soulèvement importe peu, que ce qui compte c’est son esthétique. Certes, il n’y a pas ici de saluts nazis, de parades staliniennes, de marches de chemises brunes ou de foules de la Journée de Jérusalem, mais après tout pourquoi pas, ce seraient aussi des soulèvements; et on croit bien apercevoir quelques franquistes dans la pièce de Pedro Romero. Les manifestants cachés de la belle composition d’Ismaïl Bahri pourraient fort bien être ceux de la Manif pour Tous. Et, quand on lit la légende de la photo de Gilles Caron ci-dessus, on réalise que ces jeunes gens si beaux sont des loyalistes protestants, des Unionistes ou Orangistes, plutôt du côté du bâton colonial que de la lutte de libération.

Ce sac plastique qui vole, de Dennis Adams, me semble être une parfaite métaphore de l’exposition : il s’agit du 11 septembre, mais ce pourrait être tout autre chose. Didi-Huberman a tenté de suivre une ligne étroite, entre sa position philosophico-politique, celle d’un intellectuel de gauche français, avec ce que cela implique en termes de choix d’engagement et de vision du monde, et son attrait pour la forme esthétique, pour le lyrisme du soulèvement. Chacun jugera s’il a su maintenir ou non cet équilibre. J’y vois, pour ma part, une muséification du soulèvement en tant que tel, devenu un simple geste au sens affaibli, secondaire, un enfermement du soulèvement dans le cadre du musée. Était-ce inéluctable ? Je ne le crois pas, et la récente exposition au même endroit de Hadjithomas-Joreige témoignait au contraire d’une convergence entre fond et forme qui, à mes yeux, était beaucoup plus radicale et pertinente. Mais ça reste une exposition à voir absolument, un site passionnant à explorer, et un catalogue à lire avec attention (certains des textes, de Judith Butler ou d’Antonio Negri en particulier, compensant fortement cette tendance à l’esthétisation).

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