ISMAÏL BAHRI — JEU DE PAUME (FR)

25 July 2017

© Copyright 2017 Slash-Paris. Guillaume Benoit

Le Jeu de Paume accueille jusqu’au 24 septembre Instruments, une exposition personnelle d’Ismaïl Bahri, qui offre une plongée maîtrisée dans un monde où le temps s’affirme dans toutes ses dimensions.


À travers une dizaine de vidéos, Ismaïl Bahri, né en 1978, porte à l’attention des « événements » discrets, réalisés comme autant de processus expérimentaux muets. Il nous place face à des gestes et des dispositifs simples qui constituent une série d’actions qui se répondent, se questionnent et questionnent notre rapport au monde. Avec Instruments, le Jeu de Paume offre un parcours sobre et direct qui magnifie le travail de cet artiste qui, comme un écho à sa propre pratique, choisit l’économie face à la tentation de la surenchère et parsème l’espace d’interventions précises comme autant d’étapes, de pauses dans le fil d’une respiration continue qui anime l’exposition.

Le titre même de l’exposition évoque le paradoxe de l’instrument, élément dont la main se sert dans un but précis ainsi que possibilité pour un être ou objet de devenir le réceptacle de forces indomptables qui le dépassent. Et nous avec, quand bien même la simplicité semble présider à l’élaboration de ses vidéos. Comme à son habitude, Ismaïl Bahri parvient à jouer par la négative, par le manque et l’évidement, relevant ce défi formidable de valoriser, dans sa pratique même, l’absence, qu’il donne à ressentir comme un moment de choix, une trace vivace et intense.

Une démarche d’une infinie précision qui souligne la continuité du monde jusque dans sa part la plus infime. Le passage continu en son sein, d’abord, de multiples forces avec Lignes où une goutte, posée sur une veine de l’avant-bras est parcourue de spasmes en écho aux pulsations cardiaques de l’artiste. La vibration du temps et l’agitation du vent ensuite avec un fil tendu sur plusieurs mètres que la silhouette de l’artiste, approchant pas à pas, rembobine méthodiquement dans Dénouement. Comme un horizon vertical scindant l’image en deux, ce fil, dans ses tremblements, maintient une indécision hypnotique qui fascine et laisse apprécier l’écoulement du temps. Un écoulement sensible et presque magique dans Film, une série de trois vidéos qui voient autant de fragments de papier journal se déplier et envahir l’image, noire, qui en reflète le verso. À la surface du liquide qui l’accueille, la feuille progresse lentement, solitaire, laissant entrevoir son sens, mue par l’attraction universelle du monde.

Mais l’on observe aussi aussi la déperdition et le transfert des matières toujours à l’œuvre dans le monde avec la série Revers où l’artiste froisse puis déplie à de multiples reprises des feuilles de magazine qui se déparent au fur et à mesure de l’image qui les recouvre. L’encre se transfère et teinte ses propres mains tout en s’élevant dans une légère brume de poussière, pour se fondre, anonyme, dans les particules de l’air. Outre la sensualité de l’interaction, le passage d’un état à l’autre, d’une surface à l’autre, l’idée d’une disparition apparente et d’une révélation à venir semblent au cœur de la problématique de Bahri. De même, la vidéo Source montre le foyer d’une combustion s’étendre et éroder par le milieu une feuille de papier dont les cendres s’abîment dans un néant qui s’étire inexorablement. Encore une fois, ce travail de démantèlement de l’objet dépouille l’attendu de l’apparition ; rien ne se crée, tout se déconstruit. Et l’acte de l’artiste, en négatif, se sert du temps comme un instrument pour altérer la matière, démonter l’évidence et porter l’attention sur un processus de « dés-apparition ».

Dans toutes ses vidéos donc, Ismaïl Bahri occupe une posture paradoxale où, lorsqu’il ne s’agit pas d’un autre protagoniste, il devient « activateur » du phénomène. À travers ses mains, son corps où ses gestes hors-champs, il est l’intermédiaire mis en scène tout autant que l’acteur de sa propre absence, empêchant toute identification par le visage, l’expression. Si ses membres font partie de la composition et entrent régulièrement dans l’image, ils maintiennent une certaine distance, une dose d’anonymat qui dilue l’identité de l’agent dans le geste. L’efficace du sens rejoint par là un souci esthétique du corps, une idée précise et cohérente de son propre œuvre. Il y a chez lui cette forme de silence, d’attention et d’ouverture qui fait du moindre acte, de la moindre observation, la possibilité d’une action. Qu’importe alors que l’artiste en soit la source pourvu que l’événement se dévoile, sorte de son mutisme pour s’affirmer, à travers une focale fixe, dans son évidence.

Mais derrière la gravité du silence, il serait injuste de ne pas percevoir une approche ludique, jouisseuse des plis et replis de la matière, des actes au bord de la pratique méditative qui, si on les observe assidûment, se donnent comme des « hypnoses logiques » sensibles, à l’opposé de toute mystique. Une poétique de l’extase qui pourrait évoquer la capacité du regard de l’enfant à découvrir, dans l’observation attentive à l’excès de son corps, aux limites du rêve et de l’éveil, la possibilité en acte de sa présence au monde. Dans cette attention à l’infime, Bahri laisse surgir un art du corps, de son corps et des autres qui nous ramènent au nôtre et à l’émerveillement simple de l’évidence d’un enchaînement de causes et d’effets qui « fonctionnent ». Le vertige tient alors en cette acceptation de la profondeur de ce champ fixe, de cet instant répété, qui révèle, à travers la focale de sa caméra, sa prodigieuse intensité. En des temps de nécessaire prise de conscience de l’état global de la planète, Bahri nous laisse penser un autre rapport à notre propre monde qui fait de « l’attention » un principe de création et, partant, d’interaction avec sa représentation.

Cette très belle exposition, en plus de présenter avec justesse l’œuvre subtile d’un artiste aussi précis que précieux, offre ainsi des « instruments » pour dire le monde, répéter sa capacité à s’exprimer sans mots, sans parole, observer sa manifestation et l’accompagner en l’isolant, en fixant sa singularité sans pour autant prétendre la figer. L’embrasser sans l’étreindre en quelque sorte et par là comprendre comment, jusque dans son plus intime souffle, une tornade de possibles, de forces et de rencontres le parcourent inlassablement.

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