Massinissa Selmani, un coup de crayon subversif et déroutant (FR)

13 September 2017

© Copyright 2017 Télérama. Alexia Guggémos

Révélé lors de la Biennale de Venise en 2015, l’artiste algérien redessine l’actualité pour en sublimer l’absurde avec un sens inédit des atmosphères. Présentation du phénomène, à l’occasion de son exposition parisienne. 

Armé de ses mines de couleurs, Massinissa Selmani a émergé sur la scène internationale en 2015, à la Biennale de Venise, avec l’installation 1000 villages, consacrée à un projet urbanistique en Algérie. Depuis, l’artiste continue de surprendre avec ses dessins d’actualité décalés, dont on ne reconnaît ni le contexte, ni les protagonistes, des télescopages inspirés de drames politiques et de faits-divers.

Les années de plomb

Né en 1980 en Algérie, il passe son adolescence à Alger jusqu’à l’âge de quatorze ans puis à Tizi-Ouzou. Pendant la guerre civile et les dix « années de plomb » jusqu’à la défaite du Groupe islamiste armé (GIA) en 2002, Selmani lit la presse francophone de son pays : Liberté, Le Soir d’Algérie, et El Manchar, un journal satirique. « On vivait dans une inquiétude permanente. L’humour venait souvent en contre-point.  J’ai conservé ce principe : le dessin me permet de désamorcer les situations graves, de confronter comique et tragique comme le fait souvent la littérature algérienne. Rien n’est jamais frontal », explique-t-il dans un demi-sourire.

Dans sa première exposition personnelle à la galerie Anne-Sarah Benichou à Paris, l’absurdité surgit d’un homme – silhouette filiforme à peine esquissée – monté sur le toit d’une voiture, indifférent à cet autre qui agonise à ses pieds. Plus loin, l’incongruité émane d’un personnage saisi de dos, encerclé de panneaux électoraux, comme perdu au centre d’une piste de cirque où rode un tigre… Que le spectacle commence !

 “Créer est une façon de mettre la réalité à distance”

Sauf que dans l’œuvre de Massinissa Selmani, il n’y a ni début ni fin… juste des instantanés. « Mes dessins sont des montages, ils relèvent à la fois de prélèvements et d’assemblages de fragments photographiques que je saisis ici ou là dans la presse », précise l’artiste de 37 ans, qui, à l’instar du cinéaste britannique Peter Watkins dont il revendique la filiation, joue entre fiction et réalité. « Créer est une façon pour moi de mettre la réalité à distance », poursuit ce Kabyle qui s’est d’abord orienté vers une licence d’informatique avant de réaliser son rêve d’enfant : devenir artiste pour tenter d’étouffer la violence.

L’arrivée en France

L’une des premières œuvres, réalisée alors qu’il est étudiant aux Beaux-Arts de Tours, fait ainsi écho au premier attentat kamikaze commis à Alger : sur un mur de la ville, Massinissa Selmani a reproduit avec une bande de rouleau adhésif l’empreinte d’une voiture piégée reliée à son détonateur. Une simple ligne blanche dans la veine minimaliste qui est la sienne. « J’ai fait le choix de la France en 2005 pour pouvoir m’exprimer librement… et celui de Tours par un heureux hasard : j’ai postulé à l’école des Beaux-Arts où j’ai été admis. »

Dissimulé derrière des lunettes d’astigmate, l’artiste au visage aquilin, a instauré un heureux protocole chromatique : un détail, une couleur, comme un point de fixation. Ainsi, dans Promesse #1 (2017) présenté dans la première salle de la galerie Anne-Sarah Benichou, deux bouteilles de gaz rouges dessinent une ligne de fuite dans un décor monochrome. Des touches colorées qui harponnent le regard. Tout autour, le blanc circule comme un espace ouvert, l’illusion d’une protection.

Influence surréaliste

Plus loin, à travers son installation dessinée qu’il intitule Mémoires potentielles. Altération #1 (2017), l’artiste se place en observateur à mi-chemin entre le « nous » et « les autres ». Car ce n’est pas l’esthétique que vise Massinissa Selmani, ni l’approche métaphysique, ni encore le récit, mais le souvenir et sa restitution approximative. Un sens inédit des atmosphères, encouragé par la découverte voici quelques années du travail du Surréaliste Paul Nougé dont la série photographique La Subversion des images (1929-1930) a suscité en lui un déclic.

L’amour du dessin se double de l’attrait pour le support chez cet esthète qui continue de vivre au cœur de la douceur tourangelle. L’artiste veille en effet avec soin au choix de ses papiers, calques et autres carnets, parties intégrantes de son œuvre. Un goût hérité de son père qui tenait un commerce de reprographie à Alger. Maître du collage, au sens propre comme au figuré, il s’amuse à manipuler les images, à brouiller les pistes comme pour déjouer ou recréer le réel. Ainsi, dans la série Les Métamorphes (2012-2016), il conçoit des costumes improbables — dissociant hauts et bas, jusqu’à ce que les échelles correspondent — à partir des esquisses issues de ses carnets de croquis qui ne le quittent jamais et dans lesquels il puise son inspiration. « Mes bloc-notes et mes lectures sont ma mémoire vive », ajoute t-il.

Le nouveau héraut ?

Massinissa Selmani fait aujourd’hui figure de héraut, construisant sa carrière avec ce mélange de pudeur et de détermination qui lui réussissent si bien. Sa présence remarquée à la Biennale de Dakar (Sénégal) en 2014 l’a conduit tout droit à celle de Venise en 2015, dans l’exposition internationale organisée par le Nigérian Okwui Enwezor, où il a décroché une mention spéciale du jury. « Je n’ai qu’une ambition : continuer à articuler mes convictions », reconnaît cet insatiable du dessin.

Dans le chaos de son atelier, il termine actuellement trois maquettes pour la Biennale d’architecture d’Orléans et prépare une série de formes dessinées qui prend pour point de départ le cycle de conférences que l’anarchiste française Louise Michel avait donné en 1904 après avoir rencontré des exilés algériens en Nouvelle Calédonie. L’Algérie au cœur, toujours. Un travail qui fera l’objet d’une exposition personnelle au Palais de Tokyo en 2018 dans le cadre du Prix SAM. « Pour l’instant, j’ai besoin de recul. Je me nourris du temps suspendu. »

 

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