Carnets de Jellel Gasteli par Isabelle Dominati

11 December 2018

© Copyright 2018 In Corsica par Isabelle Dominati


Le Salon H est une galerie à Paris où je me rends régulièrement parce que malgré cette régularité je ne sais jamais ce que je vais y trouver, en partie parce que je n’examine jamais l’invitation avant de me décider. J’y vais, je dirais, les yeux fermés. Que l’on me pardonne cette blague facile, manière naïve d’exprimer mon niveau d’attente: je veux que l’on me surprenne. Cela peut aller du vernissage d’un artiste par ailleurs exposé à la FIAC ou à New- York, à l’installation d’un collectif d’étudiants en deuxième année à l’École Nationale Supérieur d’Art de Paris-Cergy, en passant par une lecture publique faite par un auteur, activité à laquelle le lieu est propice puisqu’il s’agit d’une ancienne imprimerie artisanale. À l’angle de la rue se trouve l’atelier où Balzac place l’intrigue du Chef-d’œuvre inconnu et où Picasso a peint Guernica. Je ne crois pas aux muses comme source d’inspiration, en revanche je crois en certains lieux.

En ce moment le Salon H présente des photographies de Jellel Gasteli. Sept grands formats qui semblent autant de fenêtres par lesquelles se déverse la lumière de la Méditerranée. Fenêtres? En fait il s’agit plutôt de murs, des portions de murs en gros plans, ici peints et repeints à la chaux, là graffités à la bombe ou gravés au canif dans cet argot silencieux des rues qui s’écrit avec un mélange d’alphabets arabe, hébreu et latin ; là encore, scindés en deux par la trace d’un bout de métal qui fait office de pendule immobile, ou par un marquage rouge, ou par une bande horizontale de bitume. Ou par rien, juste un soupçon de temps, l’ombre de la seconde qui précède midi pile planquée derrière un pilier blanc. Est-ce trop descriptif ? Si description il y a, elle vient des mots, pas des photos de Gasteli. Certes on peut identifier les matériaux, ciment, pierre, peinture bleue, écailles de plâtre. Ressentir le rugueux, le velouté, le crémeux, la chaleur. Le glissement vers l’abstraction se fait à partir de cette matière telle qu’elle s’impose, révélée par la lumière, et que le cadrage, sublimé par le format, extrait des perceptions concrètes. Le geste est strict et rapide. En studio, l’éditing va requérir un minimum d’intervention. Il s’agit pour le photographe de retrouver les impressions de lumière et de matière qui l’ont incité à déclencher. « Si l’on considère la peinture comme une méthode additive dont le geste de l’artiste consiste à informer un support neutre, ou que l’on considère la page blanche comme le point de départ de l’écriture, pour ma part » dit Gasteli, « j’utilise la photographie comme une abstraction soustractive opérée à partir du réel. » Il explique son style par sa formation classique à l’école d’Arles où il faisait partie de la première promotion, à une époque où les films coûtaient cher. Il a appris à regarder avant de photographier. « La grande illusion du numérique, c’est de croire qu’une photo qui n’est pas aboutie pourra le devenir après deux jours de manipulation ». Il prend l’exemple de l’écriture: selon lui, ce n’est pas la plume ou le clavier qui font le roman. Je crois qu’il y aurait beaucoup à dire là-dessus, mais cette discussion-là sera pour un autre jour. En attendant, la référence à l’écriture, outre les mots sur les murs qui ont attiré l’œil de Gasteli pour certaines de ses photos, est une clef de déchiffrage. En effet cette série est inspirée par les Carnets de voyage d’Abdelwahab Meddeb. Meddeb était poète, essayiste, romancier, professeur de littérature comparée, animateur de l’émission Culture d’Islam sur France Culture. Après son décès en 2014, la découverte par son épouse de ses carnets inédits, pleins de notes prises sur le vif lors de ses pérégrinations autour du bassin méditerranéen à Beyrouth, Le Caire, Dakar, Fez, Tanger, Marrakech, Tel Aviv, Séville, ont inspiré Gasteli. Ils avaient déjà travaillé ensemble, notamment pour le livre intitulé En Tunisie (avec Albert Memmi, Éditions Eric Koehler, 1998). Selon Gasteli, Meddeb s’est directement inspiré de ses photographies dans Blanche traverse du passé (Fata Morgana 1997) un essai où l’auteur réfléchit à la couleur blanche dans la tradition arabo-musulmane. C’est donc un dialogue des amis et des arts qui continue ici. Son Fuji reflex à la main sur les pas de l’écrivain, le photographe déambule dans les villes du pourtour méditerranéen. Il s’arrête devant un mur et croit entendre ce que Meddeb lui aurait dit, avec toute son érudition et son amour de l’art, sur telle couleur ou telle forme. Je ne crois pas que la créativité vienne des muses. Je crois qu’elle vient de la conversation. C’est le frottement des idées qui produit l’étincelle – et cela ne concerne pas que les artistes et les écrivains. « Le mur vernaculaire suggère le cadre, la matière, le sens. Le geste du peintre anonyme sur un mur de Tunis, de Tanger, de Marrakech, du Caire ou d’ailleurs, me renvoie à des réminiscences de Marc Rothko, Nicolas de Staël, Barnett- Newman, Georg Baselitz, Cy Twombly, Juan Miro et de bien d’autres, mais je ne prétends pas m’improviser peintre » dit encore Gasteli. La poésie naîtra de la juxtaposition du texte et de l’image. C’est un travail en cours, dont l’exposition au Salon H est un jalon. Le suivant aura lieu à Tunis. Le voyage aboutira à un livre d’art d’ici environ deux ans. Il y a quelques années, lors d’une exposition au Centre méditerranéen de la photographie de Bastia, plus d’un visiteur a demandé à Gasteli si son nom était corse. « On me demandait : peut-être un nom du Sud ? Je répondais oui, très au Sud, raconte Gasteli en riant. Pour moi qui suis Franco-Tunisien, né à Tunis, ayant étudié à Arles et vécu vingt ans à Paris, puis de nouveau à Tunis, la Corse c’est symboliquement le centre de la Méditerranée. » C’est-à-dire la terre qui est au milieu de la mer qui est au milieu des terres. Rien d’étonnant, donc, à ce que la lumière déversée par Jellel Gasteli dans la galerie parisienne ce soir-là m’ait paru étrangement familière.